Comment la novlangue joue-t-elle sur la communication interne ?

Jargonnage, euphémismes, multiples périphrases… Le langage professionnel n’est semblable à aucun autre (dans le pire comme dans le meilleur). Pour le décrire est apparu le terme de “novlangue managériale” : sociologues et communicants se sont penchés sur le phénomène.

La tentation d’imposer plutôt que de négocier, l’envie d’aller vite plutôt que de patienter, la certitude d’être dans le vrai plutôt que de prendre le risque d’écouter des voix divergentes, les raisons d’éviter le dialogue sont légion. Reste en ce cas à savoir le faire ! Les organisations recourent désormais à un discours managérial qui s’insinue partout. Devenue quasiment naturelle dans le travail, cette novlangue se fond dans le quotidien des collaborateurs. Elle est un peu au travailleur ce que l’eau est au poisson à qui l’on demande « Comment est l’eau ? » et qui répond « Quelle eau ? ». Tout au plus fustige-t-on la langue de bois sans se rendre compte que la parole officielle, par ses spécificités, a des incidences bien plus larges que le simple “parler-creux”.

Elle (la novlangue) est un peu au travailleur ce que l’eau est au poisson à qui l’on demande « Comment est l’eau ? » et qui répond « Quelle eau ? ».

Lors d’une récente soirée-débat, l’APSE (Association des Professionnels en Sociologie de l’Entreprise) a abordé le phénomène en compagnie de Michel Feynié et de Agnès Vandevelde-Rougale, respectivement auteurs des livres : “Le As if Management : regard sur le mal-être au travail” et “La novlangue managériale : emprise et résistance”. Le débat a mis en évidence comment la novlangue managériale suit des modes, évolue, et comment elle oblige les interlocuteurs à s’adapter pour ne pas être distancés, et pour continuer à partager avec leurs collègues. Cette parole comble le vide, fournit des repères en même temps qu’elle schématise et enferme la pensée dans de pseudo-évidences.

Un langage stéréotypé qui nie la compléxité

Sociologie et anthropologie aidant, ses caractéristiques sont détectées et mises en lumière :

  • complexification des discours (“gouvernance” pour “direction”, “synergie” pour “travail collectif”, acronymes multiples comme “CODIR”, “COMEX”, “CHO”, périphrases…),
  • mots-valise aux interprétations hétérogènes (performance, proactivité, disruption, flexibilité…),
  • anglicismes (“conf-call” pour “rendez-vous téléphonique”, “ROI” pour “rentabilité”, “soft-skills” pour compétences humaines…),
  • euphémismes (“plans de sauvegarde de l’emploi” pour “licenciements”, “agilité” pour “soumission aux aléas”…),
  • évacuation des doutes et des difficultés (ex : on ne parlera plus de ses difficultés que comme des occasions d’apprentissage),
  • recours aux champs lexicaux sportifs, guerriers et autres métaphores utiles.

La novlangue est un langage stéréotypé. Elle est régie par des codes implicites et use à l’excès de certains procédés linguistiques, créant de l’ambiguïté et inhibant le dialogue.

[…] le collaborateur se trouve écartelé entre travail réel et prescrit.

Soumis à des discours sur l’organisation du travail qui prennent les atours de la rationalité et de l’évidence, le collaborateur se trouve écartelé entre travail réel et prescrit ; souvent même culpabilisé de son activité hors de cette construction idéale et technocratique. Le mal-être trouve ici sa source.
Qui plus est, on s’abstient de faire entrer le pan émotionnel des individus dans les paramètres de fonctionnement des organisations. Trop complexe et trop incontrôlable ! Pas assez “rationnel” ! Alors pour s’exprimer sur ce qu’elle voit ou sur ce qu’elle veut, l’entreprise préfère très souvent user d’un discours désincarné.

Un besoin de communication interne pour recentrer le discours sur le vécu

À trop se fonder sur le « dire c’est faire exister » de Jean-Paul Sartre, à tellement décrire un monde du travail imaginaire et abstrait, la novlangue managériale évacue un peu vite la réalité que vivent les collaborateurs, ou celle dans laquelle ils voudraient vivre. Aucune rhétorique, si belle soit-elle, ne peut combler l’absence d’une mission porteuse de valeurs humaines ni réparer une mauvaise ambiance. Quand le vécu surpasse les mots, que ceux-ci ne correspondent plus à l’entendement, inutile de triturer la grammaire de la langue pour occuper le terrain.

[…] la novlangue managériale évacue un peu vite la réalité que vivent les collaborateurs.

Dans cet écart entre la plupart des discours managériaux, le vécu réel et les aspirations du personnel, dans cet immense espace de communication interne à investir, le dialogue pourrait légitimement occuper une grande place, à condition qu’il fasse rimer de tous cotés la réalité avec l’authenticité.
Communiquer pour avoir communiqué ou communiquer pour se comprendre, l’essentiel se niche dans la nuance. Face au dédale de mots et au milieu de perspectives en trompe-l’œil, prenons le temps d’avancer avec attention !

Tiens, ça me donne une idée !

  • Et si on créait un groupe de créatifs (volontaires) autour du “parler vrai” ?
  • Et si on mettait à disposition des collaborateurs un espace de parole libérée ?
  • Et si on profitait du baromètre social pour y introduire une occasion de s’exprimer, au-delà du cadre traditionnel du langage “professionnel” ?
  • Et si on créait un dispositif de communication interne qui laisse la place aux controverses ?
  • Et si…

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